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Chronique

Extrait des Chroniques du Mitchi Bitchi Bar

[…] Alors voilà, tout commence comme ça, non, plutôt, tout fini comme ça. New-York, derrière la nuit, à travers la pluie battante… un bar… mon bar. Pas n’importe lequel, c’est un peu le coeur de New-York, je déconne pas. Un cœur à vous faire claquer tous ces tourne-en-rond, ces donne-la-patte qui se disputent le trottoir.

Chaque soir, chaque foutu soir….Hé… tu m’écoutes? Donc, chaque soir j’ouvrais. Et chaque soir il était là, avec son sourire de diable qu’aurait perdu sa boîte. Mitchi. L’ avait toujours tenu cette bouteille à la main. Déjà à son mariage, pas foutu de la lâcher, sa bouteille, sa première femme, la seule. J’me souviens du scandale. Il est parti sous les sifflets avec la Cadi de la cérémonie. Sa promise sur le trottoir. Cinglé. Mais des yeux, bleus, bleus à te fendre la journée en deux. Je crois que le soir même, il a rencontré Bitchi et son piano.

Bitchi, on sait pas trop d’où il vient. Il parle pas. Il fait des gestes avec ses bras, ses jambes et son piano, mais pour le comprendre…Il doit être orphelin, un truc comme ça. Il serais né dans un orgue, dans une église. Ou sur un bateau. Personne ne sait rien. La seule chose que je sais, c’est que quand ces deux fous se sont rencontrés, la mort a pris un sale coup de vieux. C’était un soir dans la chaleur d’un bordel. Tous les deux, on aurait dit de vieux amis. Ils ne se connaissaient pas. Je te le jure. Et là, ce soir là, ils ont découvert une musique. Leur musique. Une espèce de danse sauvage, pleine, fiévreuse. Les filles à l’étage, les hommes, tous, à poil, ont dansé et baisé toute la nuit. Vrai.

Ils ont traîné ensemble après, arnaqueurs et alcooliques, détrousseurs de morale et mystiques aux nuits chaudes…. Sur la route, ils ont rencontré le reste de la bande. D’abord ces puants de Smith, deux bouseux qui refoulent le bayou. Les embrouilles les avaient forçés à se planquer loin dans les marécages, avec leur caravane miteuse, un fusil, un rocking-chair et une guitare.

 Puis sont venus les frères Cobb, New-Yorkais, l’un ouvrier, l’autre avocat. Une belle paire d’arnaqueurs ceux-là. L’un qui tape, l’autre qui flutte. Batterie et saxo.

JJe crois que la présence d’un avocat a tranquillisé tout le monde.

Tu sais, j’ai connu un avocat qui s’appellait John P. T. K. Wonder… quoi.?.. Attends! J’ai pas fini… Reste le meilleur.

Don Juan Batista Enrico Manuel Alvarez de la Barra. Lui, toujours propre, tiré à quatre épingles. Avec la gomina, boutons de manchette et tout, un grand homme, le coeur sur la main. La main sur la basse. Réfugié de Cuba pour des raisons qu’il m’expliquera toujours par un grand sourire de dents blanches.

Et puis s’est pointé Little, le petit dernier, accroché à sa trompette comme si c’était une amante jalouse ou un truc comme ça. Il a commençé derrière le bar, avec moi. Personne savait qu’il avait un souffle. Et un jour, au milieu des caisses de bourbon, dans la cave, on l’a entendu pleurer dans son cuivre. En deux temps, trois accords, le petit s’est retrouvé sur scène. C’est à cette période que j’ai acheté mon établissement. Parquet ciré, comptoir en zinc, scène au fond, enfin, grand standing.

Puis j’ai embauché Yuri, un marin russe débarqué à Ellis Island avec ses muscles et ses tatouages, imbibé jusqu’à la moëlle de vodka douteuse. A deux, on a réussi à entasser dans ma cave les meilleurs bourbons du Kentucky. Et au diable les restrictions. Pas de frelaté, que du bon. En quelques mois, le tout New-York venait se dévergonder dans ce que j’avais choisi d’appeller le Mitchi Bitchi Bar.

Il faut le dire, je crois que j’étais tombé amoureux… Pas de eux hein, mais de ce «jazz» du diable ou du bon dieu qu’ils faisaient jaillir de leurs instruments. Quelque chose de mystique, sacré, je ne sais pas, en tout cas un truc qui nous dépasse… C’est compliqué, je veux dire, tous les soirs, quand ils suaient sur scène, qu’ils remplissaient mon bar et vidaient mes réserves pour recracher l’alcool… l’alcool en flots de musique. Et qu’après ils naviguaient dessus, comme si ils pouvaient mourir et que c’était ça, le jeu. Jouer avec la foutue mort qui nous tenait les tripes, à nous, à  tout les gens dans le noir de la salle. Et eux, ils faisaient monter les vagues toujours plus haut, à diriger à moitié leur navire cinglé.

Ils étaient devenus complètement libres. Libres de mourir le soir, renaître le matin. Libres de traverser le monde. De brûler dans les bras des femmes, se noyer dans le whisky. Libres de plus avoir peur. Et ce courage là, ils te l’envoient en pleine gueule. Et t’as pas le choix. J’étais tombé amoureux de ça. Comme une drogue.

Je peux te le dire, quand ils sont partis, j’ai passé une sale période. Ils ont mis les voiles et ça avait disparu. Ils m’ont dit qu’ils reviendraient.. Qu’ils allaient de l’autre côté de l’Altlantique. Que je devais garder des bouteilles pleines et le zinc brillant. L’autre côté de l’Atlantique… Je les crois pas. Je pense qu’ils sont encore ici, et là-bas aussi et ailleurs sûrement. L’autre côté de l’Atlantique… Attends- nous… Et je les attends… On reviendra…

Et moi, tout les soirs, j’ouvre… La lampe à gauche. Les appliques derriére le bar. Un coup de foutu chiffon sur mes foutues tables vides. On reviendra… Attends-moi qu’il me dit, Mitchi. Ce salaud de Mitchi… On reviendra… Et moi.. chaque soir, chaque foutu soir […]

Extrait des «Chroniques du Mitchi-Bitchi Bar» par François, barman.